[Restaurant]

Posted By lelabo / 10 novembre 2015 / 0 Commentaires

Venez comme vous êtes…

Il y a de cela quelque temps, me trouvant en périphérie d’une (grande) agglomération landaise à l’heure du déjeuner, je décide de faire un stop dans un restaurant franchisé.

Restaurants c’est ainsi que les Directeurs d’établissements et les pros du service marketing de l’enseigne ont baptisé leurs commerces. Il existe bien entendu un drive pour -au choix- les gens pressés ou ceux qui souhaitent entrer en contact minimal avec leurs homologues de la race humaine. N’étant pas de ceux-ci et bénéficiant d’une confortable pause de 40 minutes pour déjeuner j’opte donc pour l’option « sur place ».

Entrant dans le restaurant, je suis d’abord surprise par le monde et l’impression de chaos qui y règne. Finalement il reste encore pas mal de monde pour qui l’humain est important. (A moins qu’ils craignassent d’empuantir leur véhicule.) Légèrement déboussolée, je prends le temps d’analyser la situation : il y a bien un comptoir et les fameuses bornes apparues ces derniers temps pour commander de manière dématérialisée, avant de se faire servir audit comptoir. Mais là les choses sont différentes. Mon petit cerveau déjà surchargé de stimuli divers dus au volume sonore, au monde présent, à la multiplicité de panneaux lumineux ou imprimés et à un énervement latent mais tout à fait perceptible, tente de mieux comprendre ce qu’il se passe. Pourquoi les employés derrière leur comptoir crient-ils aussi fort ? Pourquoi y a-t-il une masse de gens anarchiquement regroupée en simili demi-cercle autour, au lieu des habituelles lignes d’attente ? Que se passe-t-il ici ? Un manque brutal d’approvisionnement en petits pains ? Un décès dans la cuisine ? Un jeu-concours du genre loto-bingo auquel il faudrait répondre le plus rapidement possible ? 72CB ! Quine !

C’est quoi ça 72CB ? Et 48Liquide ? 48 litres de quoi ?

Désormais totalement décontenancée je me tourne vers mon fils, 13 ans, qui va comprendre lui c’est sûr. Pour peu qu’il lâche sa partie en cours sur mon téléphone portable…

  • Tu comprends ce qu’il se passe toi ?
  • Ben, maman c’est pas compliqué, tu commandes sur la borne, c’est tout.
  • Non, je ne commande pas à la borne, parce que je souhaite payer en liquide.

(Liquide ? ça y est mes synapses se sont mises en route : CB = carte bleue, Liquide = argent liquide.)

  • Ben c’est pareil tu commandes à la borne et tu paies en liquide au comptoir.
  • Mais à quoi ça sert alors ? Pourquoi on commande pas au comptoir ?
  • Oh maman ! arrête de batailler c’est comme ça c’est tout.
  • Mais tu trouves ça bien toi de commander sur une borne au lieu de parler à quelqu’un ?
  • Mais Maman, c’est comme ça c’est tout…

Ok, je commande à la borne « paiement en liquide » (il existe également des bornes spécifiques « paiement CB »), récupère un ticket de caisse et me prépare à attendre. Attendre. Attendre. Attendre. En groupe. Sans file, ni ordre, ni organisation. Visiblement le restaurant n’a pas anticipé le nécessaire changement d’organisation induit pas la transformation du processus de commande. Je comprends maintenant la cohue, les cris des employés qui appellent les clients par leur numéro, parfois plusieurs fois de suite, l’énervement ambiant, l’impatience, tout ce qui rend ce moment particulièrement désagréable…

Pour passer le temps, j’observe les gens. Mes co-détenus, prisonniers volontaires de l’attente, et les employés. Les employés ! Mais ce sont eux les plus à plaindre ! Les cheveux retenus dans d’improbables filets, affublés d’un uniforme des plus seyants, ils sont en état hypnotique, concentrés sur leurs écrans, effectuant de brefs aller-retour entre le comptoir et le distributeur situé derrière eux, empilant tant bien que mal des monceaux de nourriture sur un même plateau (y aurait-il des directives leur enjoignant de consommer le moins de plateaux possible ?), criant d’absurdes numéros à la cantonade sans jamais croiser un regard humain ? Je me sens subitement glacée avec l’envie de prendre mes jambes à mon cou, mais un 81liquide retentit alors. C’est moi. Je m’approche :

  • 18€ (me dit l’aimable personne en face de moi).
  • Bonjour.
  • Bonjour. 18€.
  • Voilà.
  • Vous pouvez aller attendre.
  • Attendre ? Attendre quoi ?
  • Ben ici on paye ; après on vous sert. Bonne journée.
  • Bonne journée

Quelques instants plus tard, retentit à nouveau un tonitruant « 81 ! ». Je m’approche, ne dis cette fois-ci ni bonjour ni merci ni bonne journée ayant compris que cela faisait à la fois perdre du temps et dérangeait le robot en face de moi, prends mon plateau et sort déjeuner à l’extérieur, fuyant le bruit insupportable qui règne à l’intérieur.

Me voici dehors, sauvée, mais l’appétit coupé. Regardant avec effarement mon fils qui trouve tout ceci parfaitement normal. Je lui dis ma tristesse. Tristesse de cette absence de relation, tristesse face aux conditions inhumaines de travail des employés, tristesse qu’il trouve, lui, tout cela normal.

  • maman tu sais, si tu supportes pas ‘faut pas aller dans ces endroits c’est tout.
  • Mais tu ne trouves pas quand même que c’est déplorable et affligeant comme fonctionnement ?
  • Maman, arrête de te prendre la tête, c’est pas grave tu sais.

(« C’est pas grave tu sais » est sa phrase préférée, surtout lorsqu’il a pitié de la sensiblerie de sa pauvre mère).

Cette expérience s’est inscrite au plus profond de moi. Certes je dispose de ma liberté individuelle et de mon droit de boycotter les restaurants ayant adopté ce mode de fonctionnement uniquement mécanique.

Mais ce que ce fonctionnement dit de l’état de notre société, est-ce que « ce n’est pas grave » ?

Venez comme vous êtes, mais surtout, ne devenez pas ce que nous sommes…

Olivia Gemain, pour le labo social

Olivia a fondé le cabinet Anthropologia, en savoir plus sur www.anthropologia.fr

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